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Préface du livre « Le centre Franco-Autrichien pour le rapprochement en Europe »

Préface de Thierry de Montbrial et Peter Jankowitsch de l’ouvrage de Florent Marciacq « Le Centre franco-autrichien pour le rapprochement en Europe, un trait d’union en Europe », publié par l’ifri et le Centre franco-autrichien pour le rapprochement en Europe en 2018.

Créé en 1978, le Centre franco-autrichien (CFA) s’est d’abord fixé pour objectif d’ouvrir le dialogue entre les systèmes qui se partageaient l’Europe de la guerre froide. Depuis la fin de la bipolarité, il concourt au dialogue entre membres de l’Union européenne, et entre les membres de l’Union et les autres États du Vieux Continent.
Il est aussi la plate-forme d’un échange permanent entre Paris et Vienne, deux acteurs solidaires depuis des siècles dans l’histoire de l’Europe.
Le rapprochement des États et des peuples d’Europe est toujours à l’ordre du jour.

Préface
La relation franco-autrichienne, c’est tout une histoire. L’histoire d’une Europe avec ses cours, ses peuples et ses révolutions, ses antagonismes et ses guerres, ses réconciliations aussi et enfin l’unification progressive de l’espace continental.
La création, à l’initiative des deux gouvernements, du Centre franco-autrichien en 1978 témoigne d’abord des dynamiques contemporaines de cette Europe. Vienne n’intégrera l’Union européenne (UE) que près de vingt ans plus tard, mais elle se rapproche déjà des institutions communautaires. Par sa position géographique au centre du continent, et sa position géopolitique de neutralité, elle occupe, de fait, une position avancée dans la politique d’ouverture à l’Est qui forme le cœur de la détente des années 1970. Quant à Paris, le dialogue avec Vienne ne peut que l’aider à redessiner sa relation avec l’Europe centrale – une relation souvent ambivalente, ou ambiguë, héritière à la fois des errements de l’entre-deux-guerres, des traditions d’amitié franco-russe, et des pratiques non alignées de la diplomatie gaullienne.
Le « Centre franco-autrichien de rencontres entre des pays européens à systèmes économiques et sociaux différents » – selon sa dénomination initiale – a donc pour premier objectif l’ouverture, le développement, du dialogue dans une Europe divisée, d’abord au profit des pays du centre Europe encore membres du « bloc de l’Est ».
Ce dialogue est au premier chef économique. Les oppositions et négociations de la décennie suivante (autour des euromissiles et des accords de désarmement) ont trop fait oublier cette dimension première : le fonctionnement des systèmes économiques et l’organisation des échanges commerciaux ont constitué la première dimension concrète du dialogue Est-Ouest. Une dimension hautement politique, puisqu’il s’agit alors de trancher entre une option d’ouverture entre des systèmes économiques différents et celle du boycott des échanges. Le Centre franco-autrichien choisit l’ouverture, comme en témoigne dès ces années l’association de divers pays membres du Pacte de Varsovie aux thématiques de ses rencontres, et à ses travaux eux-mêmes.
Avec les accords d’Helsinki, les sociétés civiles s’affirment comme des acteurs centraux de l’ouverture en Europe, et le Centre franco-autrichien s’inscrit pleinement dans cette évolution, qui s’avérera essentielle dans la décennie qui suit.
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La perestroïka soviétique, puis la disparition du bloc soviétique et de l’URSS, n’effacent certes pas la nécessité du dialogue européen. Ceux que l’on nomme alors les PECO – pays de l’Europe centrale et orientale – entament leur marche vers les institutions de l’Europe de l’Ouest, une marche qui durera plus de dix ans jusqu’à leur adhésion de 2004. Le Centre franco-autrichien (désormais Centre franco-autrichien pour le rapprochement en Europe) s’intègre naturellement à ce temps et à ses exigences neuves. La France, quelque peu réticente à l’élargissement rapide de l’UE, et l’Autriche, membre nouveau depuis 1995, peuvent avoir un dialogue singulier et une force particulière quand elles s’adressent ensemble à cette partie de l’Europe. Les échanges organisés par le Centre franco-autrichien qui, avec l’aide et le soutien constant des ministères des Affaires étrangères de Vienne et de Paris, confrontent sociétés civiles et sociétés politiques, apparaissent d’autant plus utiles.
Avant et après l’adhésion des PECO, le Centre franco-autrichien aide à apprivoiser, à accoutumer les uns aux autres les nouveaux partenaires. Le dialogue sur les réformes économiques et politiques est nécessaire au-delà des froides négociations officielles, tout comme, simplement, l’approfondissement des connaissances mutuelles des sociétés : les Européens croient trop se connaître eux-mêmes, alors qu’ils n’ont qu’une idée assez vague de leur diversité et de leurs richesses.
L’ouverture et l’élargissement des institutions européennes sont donc au cœur de l’action du Centre franco-autrichien depuis la fin de la bipolarité. La réflexion sur le Partenariat est-européen, sur les dialogues et coopérations régionaux, ainsi que sur les élargissements à venir dans les Balkans occidentaux, a ainsi été centrale dans les travaux des dernières années. On mesurera dans les pages qui suivent la richesse des approches du Centre autour de ces thèmes, et l’importance des liens noués avec les responsables de tous niveaux de chacun des pays qui constituent désormais la « nébuleuse » européenne.
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Plus que jamais aujourd’hui, le beau terme de rapprochement donne le sens de l’action du Centre. Dans une Europe où beaucoup de pays, y compris parmi les initiateurs de l’intégration européenne, semblent tentés par le renfermement sur soi, il faut redire que la paix ne se proclame pas, mais qu’elle se construit notamment sur les échanges économiques, culturels, et le dialogue des politiques et des sociétés. Ces échanges et ce dialogue ne sont pas donnés, ni acquis une fois pour toutes. Ils doivent être sans cesse consolidés. Les valeurs qui ont fondé la réconciliation européenne semblent parfois contestées, et même à Vienne ou à Paris. La France et l’Autriche, fort différentes par l’histoire, la géographie, la sociologie même, ont une musique particulière à faire entendre au service de ces valeurs, et de l’unité européenne. Leur dialogue est riche parce qu’il se fonde sur des expériences souvent divergentes. Sur la recherche et l’innovation, sur les questions énergétiques, sur la sécurité et la défense, sur les problématiques migratoires, sur les politiques de voisinage (tous thèmes largement traités par le Centre franco-autrichien), France et Autriche ont des choses à dire, et à offrir, à toute l’Europe.
Le Centre franco-autrichien célèbre en 2018 son quarantième anniversaire. L’UE se heurte à la désormais fameuse « polycrise » (ralentissement de la croissance, incertitudes monétaires, crise migratoire, questions de sécurité, divergences croissantes entre États membres, Brexit…). Les évolutions de son environnement (déstabilisation des régions proches, à l’Est et au Sud…) mettent directement en cause sa capacité à décider pour elle-même. Et les métamorphoses du système international (émergence d’une nouvelle hiérarchie des puissances, affirmation plus brutale des intérêts nationaux…), questionnent son rapport aux autres, c’est-à-dire sa survie. Tous ces éléments, simples prodromes du monde nouveau, rendent plus nécessaire encore le dialogue entre sociétés politiques et sociétés civiles de l’ensemble de l’Europe, auquel se voue le Centre franco-autrichien. Le tissage d’une Europe pouvant faire face aux défis du siècle est loin d’être achevé.

Thierry de Montbrial, Président du CFA, (1985-2015)
Peter Jankowitsch, Secrétaire général du CFA, (1987-1991, 1998-2015)

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De la realpolitik au réalisme

Débat entre Thierry de Montbrial et Bernard-Henry Lévy paru dans Valeurs Actuelles du 14 juin 2018

Le géopolitologue Thierry de Montbrial et le philosophe Bernard-Henri Lévy : deux visions des relations internationales

« Diplomatie américaine, crise iranienne, conflit isralo-palestinien ou encore menace nord-coréenne: Bernard-Henri Lévy et Thierry de Montbrial se penchent sur les tensions qui secouent notre monde. C’est à Bernard-Henri Lévy que l’on doit l’initiative de cette rencontre, à Thierry de Montbrial son organisation. Deux conceptions des relations internationales ?
Valeurs actuelles était le partenaire de l’Ifri, le29 mai 2018, pour animer ce dialogue. Bernard-Henri Lévy et Thierry de Montbrial viennent en effet de publier l’un et l’autre de très beaux essais, qui couronnent quelque quarante années de réflexions: l’Empire et les Cinq Rois, pour le premier, Vivre le temps des troubles, pour le second.
Chacun de ces livres porte en lui la personnalité de son auteur. BHL est normalien, de la génération 1968, agrégé de philosophie ; son premier essai, dirigé contre les systèmes totalitaires, s’intitulait La Barbarie à visage humain, puis ce furent Le Testament de Dieu et L’Idéologie française, qui devaient dessiner le parcours d’un philosophe combattant, du Bangladesh à la Bosnie, de la Libye au Kurdistan, cinéaste et aventurier… Thierry de Montbrial est le fondateur de l’Institut français des relations internationales(Ifri), prolongement privé du Centre d’analyse et de prévision, dont il fut le directeur au Quai d’Orsay. Analyse et prévision ! Polytechnicien, il sera le plus jeune titulaire d’une chaire d’enseignement à l’X depuis Arago ! Ingénieur du corps des mines et parmi les plus jeunes élus de l’Académie des sciences morales et politiques. Une carrière exemplaire d’expertise en politique étrangère. Voici donc ce qui les distingue ou les rapproche. »

François d’Orcival

Lire le texte intégral du débat paru dans Valeurs actuelles le 14 juin 2018 en cliquant ici
Crédit photo Patrick Lafrate
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Interview Le Figaro « La France et la Russie ont besoin l’une de l’autre »

Entretien avec Marie-Laetitia Bonavita pour Le Figaro, édition du 25 mai 2018.

Rencontre entre Macron et Poutine, Israël, nucléaire iranien, Corée du Nord… Thierry de Montbrial analyse les enjeux diplomatiques du moment.

LE FIGARO. – Quels sont les enjeux de la rencontre entre Emmanuel Macron et Vladimir Poutine?

Thierry de MONTBRIAL. – La Russie a réagi modérément au retrait américain de l’accord iranien ainsi qu’aux tueries de Gaza. Elle a intérêt à attendre pour voir jusqu’où iront les contradictions transatlantiques et à les exploiter. Elle s’offre le luxe d’apparaître comme une puissance raisonnable, au contraire des États-Unis. Elle affiche la modération avec Israël. J’ajoute que l’accroissement de l’incertitude au Moyen-Orient favorise la hausse des prix du pétrole, dont elle bénéficie. Il n’est pas évident que Paris et Moscou puissent afficher une position commune sur le dossier iranien ni progresser significativement sur l’Ukraine ou la Syrie. Mais il est vraisemblable que les deux parties feront état de résultats positifs, au terme de cette visite. La France et la Russie ont besoin l’une de l’autre.

Trump a-t-il bien joué en remettant en cause l’accord nucléaire de 2015?

Trump pense que l’Iran sera contraint de se plier à sa volonté de négocier un nouvel accord prévoyant entre autres la renonciation définitive à l’arme nucléaire. Il espère aussi que la population iranienne, qui souffre de la détérioration croissante de la situation économique, finira par se soulever et chasser le régime des mollahs. La Maison-Blanche pourrait se tromper lourdement. Il n’existe aujourd’hui aucune solution de rechange au régime actuel et les expériences récentes de renversement de régimes au Moyen-Orient ont été désastreuses. De surcroît, avec le soutien du guide, l’Ayatollah Khamenei, les conservateurs pourraient reprendre le pouvoir, au détriment des modérés incarnés par le président Rohani. Les pasdarans pourraient profiter du réflexe nationaliste d’un peuple fier qui n’a jamais accepté les diktats de l’extérieur. L’Iran, même affaibli économiquement, pourrait conserver une formidable capacité de nuisance au Moyen-Orient. On courrait alors le risque d’une guerre ouverte avec Israël ou l’Arabie saoudite, ce qui impliquerait aussitôt les grandes puissances extérieures. Face à ces perspectives, Téhéran a-t-il la capacité politique de tenter de changer la donne en acceptant un élargissement de l’accord, comme le propose la France? Le président Rohani et le ministre Zarif cherchent à gagner du temps, comme d’ailleurs tous les États soucieux de ne pas surréagir aux coups de menton de Trump.

«S’il y a une amorce de recomposition, elle a des chances de bénéficier à la Russie et à la Chine, davantage qu’aux Européens.», Thierry de Montbrial

Face aux menaces des États-Unis envers les entreprises européennes qui commercent avec Téhéran, l’Europe a-t-elle les moyens de répondre? Macron peut-il devenir le leader de cette Europe qui se fissure?

Il s’agit là d’un aspect fondamental de la crise ouverte par la décision de Trump. Les Européens découvrent sur le tard combien le fonctionnement du système bancaire mondial les soumet au bon vouloir américain, à un moment où les États-Unis, plus introvertis que jamais (le trumpisme va au-delà de Trump), affichent cyniquement leur volonté de puissance. La seule hyperpuissance militaire du monde utilise désormais aussi l’économie comme une arme à l’encontre même de ses alliés. Les Chinois sont également concernés, mais leur capacité de rétorsion est très supérieure. Quoi qu’il arrive dans les prochaines semaines, le coup de force américain aura des conséquences profondes et durables. L’Alliance atlantique ne sera plus jamais comme avant. L’Allemagne elle-même s’interroge désormais ouvertement sur l’avenir de la relation transatlantique. Le poids politique de la France est-il suffisant pour permettre une réponse européenne unifiée et crédible face à un chantage américain? Macron est en tout cas actuellement le seul à pouvoir essayer de réussir ce qui serait un tour de force.

Cette remise en cause de l’accord nucléaire iranien va-t-elle vers un début de recomposition ou vers un approfondissement de la décomposition au Moyen-Orient?

S’il y a une amorce de recomposition, elle a des chances de bénéficier à la Russie et à la Chine, davantage qu’aux Européens. En particulier, on n’a pas suffisamment observé que depuis des années l’Iran se rapproche de l’empire du Milieu. Celui-ci entend devenir une grande puissance au Moyen-Orient. Si les choses évoluent dans le sens de l’augmentation du chaos, on aura un accroissement du flot des réfugiés et du terrorisme. Et avec le chaos, les prix du pétrole s’envoleraient, au bénéfice des pays producteurs et au détriment des importateurs. Les Européens seraient les grands perdants.

Comment expliquer le silence relatif des Arabes face au transfert de l’ambassade des États-Unis à Jérusalem et aux tueries à Gaza?

L’alliance paradoxale qui s’est forgée entre l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et Israël est fondée sur une volonté désormais commune de lutter contre l’emprise des frères musulmans et plus généralement le terrorisme. Plus encore, elle est motivée par la crainte de l’Iran et le risque de son accession à l’arme nucléaire. Dans ce contexte, il n’est pas surprenant qu’en dehors de la Turquie le transfert de l’ambassade des États-Unis à Jérusalem et les massacres de Gaza n’aient fait l’objet que de protestations peu audibles. Les circonstances ne jouent certes pas en faveur des Palestiniens.

«Trump croit en lui-même et à la force brute. Il a une vision, mais il n’est pas stratège. Il est rusé, et convaincu de pouvoir embobiner tant ses adversaires que ses amis. Il est dépourvu de scrupules. Mais je crois que Kim Jong-un est encore plus rusé que lui.», Thierry de Montbrial

Vous semblez penser que la Chine peut tirer profit de la confusion et du désarroi au Moyen-Orient…

Je le pense en effet, tant à court qu’à moyen et long terme. La pensée politique des Chinois est ancrée dans la durée et leur système politique assure la continuité. Ils prennent le temps de manipuler leurs adversaires et de les mettre sans qu’ils s’en rendent compte en situation d’échec. La Chine est actuellement le seul pays au monde à avoir une «grande stratégie».

Donald Trump vient d’annuler le sommet avec la Corée du Nord. Pas vraiment une surprise?

Trump croit en lui-même et à la force brute. Il a une vision, mais il n’est pas stratège. Il est rusé, et convaincu de pouvoir embobiner tant ses adversaires que ses amis. Il est dépourvu de scrupules. Mais je crois que Kim Jong-un est encore plus rusé que lui. Le dictateur nord-coréen a atteint son objectif immédiat, qui était d’afficher avec un minimum de crédibilité son accès au statut de quasi-puissance nucléaire. Comment Trump a-t-il pu croire qu’il accepterait un désarmement unilatéral? Le but ultime de Kim, c’est de mettre son pays sur la voie de la croissance économique tout en consolidant son régime. Tôt ou tard, il jouera aussi en questionnant la crédibilité des engagements d’un pays qui ne respecte plus les traités qu’il signe. Par ailleurs, il est évident que Kim Jong-un et Xi Jinping, dont la relation est complexe, ont œuvré, avec l’aide de la Corée du Sud, pour désamorcer les menaces de Washington. Trump a fini par réaliser son erreur de calcul. On n’en a sans doute pas fini avec les surprises. Quoi qu’il en soit, le processus de paix sera long et ne progressera pas à coups de tweets.

© Marie-Laetitia Bonavita / Le Figaro / 25.05.2018

Interview sur la relation Europe – Etats-Unis par la Radio télévision Suisse

Interview le 22 mai 2018 lors de l’émission quotidienne « Tout un monde » dédiée à l’actualité internationale de la RTS, la Radio Télévision Suisse.

Eric Guevara-Frey a interviewé Thierry de Montbrial sur la relation qui unit l’Europe et les États-Unis depuis la Seconde guerre mondiale, mise à rude épreuve par le président américain Donald Trump depuis son entrée en fonction.

Écoutez l’interview en entier sur le site de la RTS ici