Interview Le Figaro « La France et la Russie ont besoin l’une de l’autre »

Entretien avec Marie-Laetitia Bonavita pour Le Figaro, édition du 25 mai 2018.

Rencontre entre Macron et Poutine, Israël, nucléaire iranien, Corée du Nord… Thierry de Montbrial analyse les enjeux diplomatiques du moment.

LE FIGARO. – Quels sont les enjeux de la rencontre entre Emmanuel Macron et Vladimir Poutine?

Thierry de MONTBRIAL. – La Russie a réagi modérément au retrait américain de l’accord iranien ainsi qu’aux tueries de Gaza. Elle a intérêt à attendre pour voir jusqu’où iront les contradictions transatlantiques et à les exploiter. Elle s’offre le luxe d’apparaître comme une puissance raisonnable, au contraire des États-Unis. Elle affiche la modération avec Israël. J’ajoute que l’accroissement de l’incertitude au Moyen-Orient favorise la hausse des prix du pétrole, dont elle bénéficie. Il n’est pas évident que Paris et Moscou puissent afficher une position commune sur le dossier iranien ni progresser significativement sur l’Ukraine ou la Syrie. Mais il est vraisemblable que les deux parties feront état de résultats positifs, au terme de cette visite. La France et la Russie ont besoin l’une de l’autre.

Trump a-t-il bien joué en remettant en cause l’accord nucléaire de 2015?

Trump pense que l’Iran sera contraint de se plier à sa volonté de négocier un nouvel accord prévoyant entre autres la renonciation définitive à l’arme nucléaire. Il espère aussi que la population iranienne, qui souffre de la détérioration croissante de la situation économique, finira par se soulever et chasser le régime des mollahs. La Maison-Blanche pourrait se tromper lourdement. Il n’existe aujourd’hui aucune solution de rechange au régime actuel et les expériences récentes de renversement de régimes au Moyen-Orient ont été désastreuses. De surcroît, avec le soutien du guide, l’Ayatollah Khamenei, les conservateurs pourraient reprendre le pouvoir, au détriment des modérés incarnés par le président Rohani. Les pasdarans pourraient profiter du réflexe nationaliste d’un peuple fier qui n’a jamais accepté les diktats de l’extérieur. L’Iran, même affaibli économiquement, pourrait conserver une formidable capacité de nuisance au Moyen-Orient. On courrait alors le risque d’une guerre ouverte avec Israël ou l’Arabie saoudite, ce qui impliquerait aussitôt les grandes puissances extérieures. Face à ces perspectives, Téhéran a-t-il la capacité politique de tenter de changer la donne en acceptant un élargissement de l’accord, comme le propose la France? Le président Rohani et le ministre Zarif cherchent à gagner du temps, comme d’ailleurs tous les États soucieux de ne pas surréagir aux coups de menton de Trump.

«S’il y a une amorce de recomposition, elle a des chances de bénéficier à la Russie et à la Chine, davantage qu’aux Européens.», Thierry de Montbrial

Face aux menaces des États-Unis envers les entreprises européennes qui commercent avec Téhéran, l’Europe a-t-elle les moyens de répondre? Macron peut-il devenir le leader de cette Europe qui se fissure?

Il s’agit là d’un aspect fondamental de la crise ouverte par la décision de Trump. Les Européens découvrent sur le tard combien le fonctionnement du système bancaire mondial les soumet au bon vouloir américain, à un moment où les États-Unis, plus introvertis que jamais (le trumpisme va au-delà de Trump), affichent cyniquement leur volonté de puissance. La seule hyperpuissance militaire du monde utilise désormais aussi l’économie comme une arme à l’encontre même de ses alliés. Les Chinois sont également concernés, mais leur capacité de rétorsion est très supérieure. Quoi qu’il arrive dans les prochaines semaines, le coup de force américain aura des conséquences profondes et durables. L’Alliance atlantique ne sera plus jamais comme avant. L’Allemagne elle-même s’interroge désormais ouvertement sur l’avenir de la relation transatlantique. Le poids politique de la France est-il suffisant pour permettre une réponse européenne unifiée et crédible face à un chantage américain? Macron est en tout cas actuellement le seul à pouvoir essayer de réussir ce qui serait un tour de force.

Cette remise en cause de l’accord nucléaire iranien va-t-elle vers un début de recomposition ou vers un approfondissement de la décomposition au Moyen-Orient?

S’il y a une amorce de recomposition, elle a des chances de bénéficier à la Russie et à la Chine, davantage qu’aux Européens. En particulier, on n’a pas suffisamment observé que depuis des années l’Iran se rapproche de l’empire du Milieu. Celui-ci entend devenir une grande puissance au Moyen-Orient. Si les choses évoluent dans le sens de l’augmentation du chaos, on aura un accroissement du flot des réfugiés et du terrorisme. Et avec le chaos, les prix du pétrole s’envoleraient, au bénéfice des pays producteurs et au détriment des importateurs. Les Européens seraient les grands perdants.

Comment expliquer le silence relatif des Arabes face au transfert de l’ambassade des États-Unis à Jérusalem et aux tueries à Gaza?

L’alliance paradoxale qui s’est forgée entre l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et Israël est fondée sur une volonté désormais commune de lutter contre l’emprise des frères musulmans et plus généralement le terrorisme. Plus encore, elle est motivée par la crainte de l’Iran et le risque de son accession à l’arme nucléaire. Dans ce contexte, il n’est pas surprenant qu’en dehors de la Turquie le transfert de l’ambassade des États-Unis à Jérusalem et les massacres de Gaza n’aient fait l’objet que de protestations peu audibles. Les circonstances ne jouent certes pas en faveur des Palestiniens.

«Trump croit en lui-même et à la force brute. Il a une vision, mais il n’est pas stratège. Il est rusé, et convaincu de pouvoir embobiner tant ses adversaires que ses amis. Il est dépourvu de scrupules. Mais je crois que Kim Jong-un est encore plus rusé que lui.», Thierry de Montbrial

Vous semblez penser que la Chine peut tirer profit de la confusion et du désarroi au Moyen-Orient…

Je le pense en effet, tant à court qu’à moyen et long terme. La pensée politique des Chinois est ancrée dans la durée et leur système politique assure la continuité. Ils prennent le temps de manipuler leurs adversaires et de les mettre sans qu’ils s’en rendent compte en situation d’échec. La Chine est actuellement le seul pays au monde à avoir une «grande stratégie».

Donald Trump vient d’annuler le sommet avec la Corée du Nord. Pas vraiment une surprise?

Trump croit en lui-même et à la force brute. Il a une vision, mais il n’est pas stratège. Il est rusé, et convaincu de pouvoir embobiner tant ses adversaires que ses amis. Il est dépourvu de scrupules. Mais je crois que Kim Jong-un est encore plus rusé que lui. Le dictateur nord-coréen a atteint son objectif immédiat, qui était d’afficher avec un minimum de crédibilité son accès au statut de quasi-puissance nucléaire. Comment Trump a-t-il pu croire qu’il accepterait un désarmement unilatéral? Le but ultime de Kim, c’est de mettre son pays sur la voie de la croissance économique tout en consolidant son régime. Tôt ou tard, il jouera aussi en questionnant la crédibilité des engagements d’un pays qui ne respecte plus les traités qu’il signe. Par ailleurs, il est évident que Kim Jong-un et Xi Jinping, dont la relation est complexe, ont œuvré, avec l’aide de la Corée du Sud, pour désamorcer les menaces de Washington. Trump a fini par réaliser son erreur de calcul. On n’en a sans doute pas fini avec les surprises. Quoi qu’il en soit, le processus de paix sera long et ne progressera pas à coups de tweets.

© Marie-Laetitia Bonavita / Le Figaro / 25.05.2018